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  • Le 17 décembre 2021
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Une équipe de recherche composée notamment d’enseignantes chercheuses à l’Inspé Académie de Nantes et d’experts de l’apprentissage des langues cherche à évaluer une nouvelle méthode d’apprentissage des langues appelée l’approche neurolinguistique (ANL). Cette étude est menée en collaboration avec l’Education Nationale et l’Académie de Nantes. Rencontre avec Marie-Ange DAT, maître de conférences à l'Inspé Académie de Nantes.

Bulles de dialogue Quel constat faites-vous du niveau d’anglais des élèves de 6e en France ?

Le niveau des élèves de 6ème en anglais, quand on observe leurs productions et les entretiens avec les professeurs, est tout d’abord extrêmement disparate. Nous constatons qu’en fonction des écoles primaires, soit l’anglais est peu ou pas enseigné, même au cycle 3. Ensuite, lorsqu’il l’est, parfois dès le CP (à l’oral uniquement) comme l’indiquent les textes officiels, il l’est souvent à partir de listes de mots isolés qui ne permettent pas de communiquer. Donc, en 6ème, les élèves parlent très peu spontanément. A notre connaissance, il n’existe pas de mesures précises de ce niveau. C’est notamment ce que propose de faire notre étude.


Votre travail de recherche permet d’évaluer ce qu’une nouvelle approche appelée l’ANL, d’origine canadienne, pourrait apporter en termes d’acquisition de l’oral. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’approche neurolinguistique (ANL) est à l’origine une méthodologie d’apprentissage du français langue seconde qui s’est répandue au Canada auprès de jeunes apprenants depuis 1998, sous l’appellation de Français Intensif (FI). Elle est expérimentée en milieu adulte depuis 2009 à l’Université Normale de Chine du Sud, ainsi qu’à Taïwan, au Japon et au Québec.

Pour l’ANL, deux grammaires doivent être développées, l’une pour parler, l’autre pour écrire. La première relève de la mémoire procédurale (pour l’essentiel des compétences implicites comme parler une langue spontanément) alors que la deuxième dépend de la mémoire déclarative (savoirs explicites comme réciter une règle de grammaire). L’ANL pose que la grammaire interne, qui sert pour l’oral, doit être travaillée implicitement, de façon incidente. Seule la grammaire externe sera apprise consciemment, à partir de savoirs explicites. L’oral est donc appris prioritairement car, si comme le montre Paradis, la mémoire déclarative et la mémoire procédurale ne communiquent pas directement, il est inutile auprès de locuteurs débutants de commencer par engranger des savoirs explicites en espérant voir ceux-ci se transformer en habiletés à communiquer.

L’ANL a montré des bénéfices en réponse aux problèmes portant sur la motivation des élèves et la production de l’oral. C’est pourquoi l’objectif général de notre travail est d’évaluer pour la première fois dans notre contexte éducatif, si une approche comme l’ANL qui privilégie l’acquisition de l’oral par l’implicite, ainsi qu’une pédagogie de projet enrôlante, permet la mise en confiance et l’acquisition des compétences langagières orales des apprenants d’anglais de sixième.
 

Quelle méthodologie avez-vous retenue pour le recueil de données ?

Nous avons d’abord obtenu l’accord et le conventionnement de l’Education nationale pour recueillir nos données auprès de 205 élèves de 8 classes de 6ème : 4 classes expérimentales qui enseignent via l’ANL et 4 classes de contrôle correspondantes c’est-à-dire des classes qui proposent un enseignement plus classique considéré comme stéréotypique de ce qui se fait en langue habituellement) :
  • 101 élèves dans les 4 groupes expérimentaux
  • 104 élèves dans les groupes de contrôle, répartis dans des établissements publics de trois milieux différents de l’académie de Nantes (Loire-Atlantique) :
    • urbain (établissement en REP+)
    • semi-urbain
    • semi-rural.
Chaque classe expérimentale et sa classe contrôle correspondante se trouvent dans un même établissement pour conserver les mêmes caractéristiques. Notre équipe a fait appel à trois enseignantes d’anglais formées à l’ANL. Une phase de pré-tests pour évaluer la validité de nos outils a eu lieu entre janvier et juin 2020. Nous utilisons des outils de recueil de données qui permettront une analyse qualitative et quantitative.

En ce qui concerne la méthodologie qualitative, nous menons des observations dans chaque classe, des analyses de travaux d’élèves et des entretiens d’un échantillon d’apprenants qui participent à l’expérimentation, et des enseignantes participantes. La première année de notre expérimentation nous permettra d’analyser les résultats recueillis après neuf mois d’enseignement via l’ANL. En ce qui concerne la méthodologie quantitative, elle nous permettra notamment de mesurer l’acquisition des apprenants en compréhension et production de l’oral de nouveau après neuf mois d’enseignement via l’ANL. On confrontera ensuite ces données avec celles issues des groupes de contrôle.

Nous aurons notamment recours pour l’évaluation des compétences de production des élèves à l’oral, à l’échelle d’évaluation OPI (Oral Proficiency Interview, Macfarlane & Montsion, 2016) dont l’objectif est d’évaluer la capacité à utiliser une langue oralement en situation réelle. Elle nous permettra de comparer nos résultats à ceux obtenus par l’équipe canadienne conceptrice de l’ANL. L’écrit quant à lui, sera évalué par l’échelle GRICS (1995) qui permettra d’évaluer à la fois la précision langagière et l’aisance à communiquer. Enfin, nous avons distribué des questionnaires sur les émotions d’accomplissement AEQ-E (Achievement Emotions questionnaire, Starkey-Perret et al, 2017) dans les huit classes et dans les quatre temps du recueil de données, pour déterminer les ressentis des élèves sur les cours de L2, sur les devoirs et sur les évaluations.


Que pouvez-vous constater dans les premières données qui rendent compte du ressenti des 6e sur leur expérience en langue à l’école primaire ?

L’analyse des premiers résultats obtenus est toujours en cours. Cependant, de premiers éléments illustrent cet aspect chaotique du parcours d’apprentissage des langues à l’école. Ces constats diffèrent des débuts de l’enseignement à l’école primaire (Audin, 2003), en date de la fin des années 1990 et du début des années 2000, lors des premières obligations à enseigner une langue à l’école. Cette introduction des langues à l’école élémentaire montrait alors des résultats encourageants auprès d’élèves et enseignants souvent enthousiastes. Une majorité d’élèves mentionnent au contraire dans notre étude qu’ils ont le sentiment d’avoir peu appris en langue à l’école, dans un contexte très extensif : pas de langue potentiellement pendant plusieurs semaines, parfois sur deux à trois années au lieu des cinq années prévues dans les textes officiels. A ce manque d’apprentissage, s’ajoutent des regrets à propos de la grande place laissée à l’écrit au cycle 3 (9 à 12 ans), et de la peur de l’erreur qu’ils ressentent très souvent et qui les empêche de prendre la parole.
Il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail des professeurs des écoles dont la spécialité est la pédagogie et non l’acquisition et l’enseignement des langues. Nous souhaitons simplement comprendre pourquoi les conclusions aujourd’hui, semblent être plus négatives qu’au début de l’introduction des langues à l’école, il y a 20 ans.


Equipe mobilisée sur ce projet de recherche

Cette recherche repose sur un collectif sans lequel elle ne serait pas réalisable. Elle découle d’ailleurs de la recherche antérieure et fondatrice « L’ANL pour les adolescents migrants », ANL4AMI, dirigée par Delphine Guedat-Bittighoffer de l’Université d’Angers, en cours de réalisation également.

Enseignantes-chercheuses provenant de quatre disciplines différentes : sciences du langage, didactique des langues, sciences de l’éducation, et anglais), de quatre laboratoires (LLING ; CIRPALL ; CREN ; CRINI) de deux universités ligériennes Nantes et Angers.

Quatre d’entre elles enseignent à l’Inspé de Nantes, par ordre alphabétique Marie-Ange Dat, Margot Esnault, Sophie Le Gal et Rebecca Starkey, tandis que Delphine Guedat-Bittighoffer est enseignante-chercheuse à l’Université d’Angers.

Elle est épaulée par une équipe de six experts : quatre spécialistes et formateurs en ANL Virginie Clavreul, David McFarlane, Inès Ricordel, Vi-Tri Truong ; une professeur agrégée d’anglais, ancienne formatrice langue à l’Inspé de Nantes, Marie Raynaud ; et un Inspecteur d’académie- inspecteur pédagogique régional d’anglais, Frédéric Chotard.

Cette interdisciplinarité nous permet de répondre à notre problématique et de traiter nos hypothèses de façon plus intégrative, plus complète et plus respectueuse des réalités d’une classe de langue, en utilisant des outils de recueils de données issus tant des méthodologies qualitatives que quantitatives.

Rédaction : Marie-Ange DAT